Interview : Ismael SAADOUNE, Professeur à l’Université Cadi Ayyad et l’Université Mohammed VI Polytechnique

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À l’issue de la seconde édition de Phosphate Days, le réseau Phoresnet (Phosphate Research Network) en collaboration avec l’Université Mohammed VI Polytechnique, ont confirmé le rôle de la R&D et de l’innovation comme levier stratégique de développement dans les domaines liés aux phosphates, aux composés phosphorés et à l’industrie des phosphates. Retour sur cette nouvelle édition des Phosphates Days avec Ismael Saadoune, Professeur à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech et l’Université Mohammed VI Polytechnique.

1- La 2è édition des « Phosphate Days » s’est tenue du 15 au 17 à l’UM6P. Quelles sont les grandes lignes à retenir de cette édition ?

Ce qu’il faut d’abord retenir c’est le nombre de participant tout au long de la rencontre qui a dépassé 1400 participants provenant de 25 pays. Des échanges participants/speakers de très grande qualité scientifique ont été engagés durant la conférence.

Les Phosphpate Days 2020 se sont déroulés du 13 au 17 et l’événement a été une grande réussite sur les plans techniques et scientifiques. Le comité d’organisation de la seconde édition des phosphate Days a tenu à se donner le défi de maintenir l’organisation de cette rencontre internationale malgré le contexte sanitaire actuel.

Il est important de souligner qu’il aurait été difficile voire impossible de réussir cette rencontre si le savoir-faire, les moyens audiovisuels et de communication de l’Université UM6P n’étaient pas au rendez-vous.

En plus de la présence de notoriétés scientifiques mondiales, cette édition a vu la présentation de communications orales par des jeunes doctorants provenant de toutes les universités et instituts de recherche marocains.

Pour résumer les grandes lignes à retenir de cette nouvelle édition 2020 et surtout les avancées par rapport à la première, je commencerai pour le choix des thématiques et des conférenciers en relation avec les objectifs de la conférence qui a pour vocation d’instaurer un lieu d’échange et de faire participer de nombreux chercheurs de renom dans le domaine des phosphates. L’objectif étant d’assoir les conditions d’une rencontre entre les différentes compétences et surtout les jeunes chercheurs sur des sujets de R&D et Innovation pour débattre de sujets liés à toute la chaine de valeur desphosphates. Ainsi des défis de recherche en relation avec l’agriculture, l’industrie minière, l’énergie, l’environnement minier & l’économie circulaire, la ‘supply-chain’ ou les nouvelles applications des phosphates ont été discutés.

Les jeunes chercheurs, leaders de demain, ont été au centre de la conférence qui se distingue également par l’organisation parallèle du ‘Young Researchers Days’ où des sujets d’intérêts majeurs sont enseignés, tels que les challenges du futur de l’industrie des phosphates, la création de spin-off ou de startups, l’importance de la propriété intellectuelle et de l’entreprenariat ou encore l’importance d’affronter les défis de recherche en se groupant en réseau de compétences scientifiques de qualité. Une autre innovation de la seconde édition des Phosphate days 2020, concerne les posters qui pour la première fois le porteur du projet (poster) enregistre une narration explicative de son travail disponible en ligne à tout moment de l’évènement.

2- Aujourd’hui plusieurs produits sont fabriqués à base de phosphate. Le Maroc étant un des premiers producteurs dans le monde a-t-il une carte à jouer dans cette industrie ?

Si les premiers produits à base de phosphate étaient exclusivement des phosphates bruts et des engrais, on remarque depuis une vingtaine d’années un changement radicale visant la diversification et la transition vers des produits à base de phosphates à forte valeur ajoutée. On peut citer à titre d’exemple l’introduction dans le marché de fertilisants ‘intelligents’ destinées à des sols (pays) spécifiques. Le deuxième exemple qui me vient à l’esprit est la production de l’acide phosphorique purifié pour des applications alimentaires, fertilisants et à d’autres applications industrielles. De nouvelles applications des produits phosphorés sont actuellement au stade R&D que ce soit au sein de l’Université UM6P ou dans d’autres universités marocaines qui ont bénéficié du soutien financier OCP/UM6P en concertation avec le ministère de tutelle et du centre de recherche CNRST. Ces nouvelles applications des phosphates concernent entre autres, les batteries au lithium, les biomatériaux ou l’utilisation des sous-produits phosphatés dans le génie civil ou comme matériaux de construction.

La conférence ‘Phosphate Days’ a été une occasion de partager des résultats ‘frais’ sur ces nouvelles applications et de définir de nouvelles voies de R&D avec un objectif majeur : la Valorisation de cette ressource minérale marocaine.

3- Selon vous, sur quoi faut–il miser pour encouragerla recherche dans ce domaine ?

Pour encourager la recherche dans le domaine des phosphates, il est important de rappeler que la valorisation des phosphates fut et reste un des sujets prioritaires de la recherche nationale et internationale. Il est également important de rappeler les approches prônées par les programmes de recherche internationaux, les gouvernements et les décideurs pour se positionner comme nations leaders mondiaux en R&D. En fait, il faudrait premièrement assoir une politique de recherche claire et admettre que pour les pays en voie de développement, la recherche n’est pas un luxe mais une nécessité pour fortifier son économie. Une gestion rationnelle des ressources humainesdédiés la recherche (structuration) doit impérativement suivre, favorisant le regroupement et la fédération des compétences autour d’un challenge scientifique en R&D et instaurer une approche qualité bâtie sur une évaluation interne et externe des structures de recherche.  Tout cela n’a de sens que s’il existe un système efficient de transfert technologique et une interface université-entreprise dont le but d’assister les chercheurs à valoriser et protéger leurs inventions. Là aussi, l’Université UM6P se distingue par son entité TTO (Technology Transfer Office) qui joue ce rôle central dans l’aboutissement des travaux de recherche.

Par ailleurs, le doctorant étant au cœur du système, il faudrait donc valoriser sa situation par la mise en place de bourses décentes capables de le retenir jusqu’à la fin de son projet de recherche.

4- Quels sont les principaux enjeux, perspectives, et leviers déterminants pour le secteur?

Le développement de la R&Dest un enjeu pour tous lespays. Il l’est encore plus pour les pays émergeants tel que le Maroc où les universitéssont en développement avec un chantier ouvert de structurationde la recherche. Une recherche scientifique de qualité impactepositivement sur le rayonnement de l’université, valorise ses chercheurs et surtout contribue énormément dans le développement et le progrèsdu pays et son intégration intelligente dans l’économie du savoir en particulier et le progrès économique à travers entre autres la création d’emplois. L’enjeu est donc majeur surtout si l’on considère à titre d’exemple la révolution numérique et technologique qui, sans un accompagnement par une recherche de pointe, accentuera le fossé entre les pays du Nord qui ont baséleur économie et leur croissance sur le savoir et les pays du Sud. Cette numérisation qui envahie tous les domaines industrielles (Industrie 4.0). L’intelligence artificielle prend également de l’ampleur jour après jour dans nos modes de vie et on se réjoui que de nombreux programmes Master (bientôt Bachelor) sont dispensés dans les universités marocaines parmi lesquels les programmes en cours à UM6P.

La population marocaine est jeune et l’enjeu est d’inculquer à cette jeunesse un enseignement de qualité qui répond aux besoins du marché de l’emploi. Cet enseignement de qualité ne peut se faire que s’il y a une recherche de qualité qui alimente les programmes d’enseignement par de nouvelles technologies et des innovations issus de la recherche.

Concernant les leviers déterminants, on peut donc noter la nécessité d’assoir des projets compacts avec une synergieFormation – Recherche – Emploi. Un effort particulier doit se faire pour revaloriser l’Université marocaine et la rendre attractive pour les meilleures élèves. Cela demande une refonte des systèmes d’enseignement et de recherche afin de devenir visibles dans les classements mondiaux tels que Times Higher Education ou autres, qui se basent surles publications dans des journaux à fort indice d’impact, le dépôt et la commercialisation de brevets d’inventions. Ceci permettra d’attirer les talents de recherche et d’enseignement vers les universités marocaines. A ce sujet, il faut tirer la sonnette d’alarme concernant les départs massifs à la retraite des enseignants chercheurs marocains et le mode de leur remplacement. Les appels à candidature pour les postes de Professeurs dans les universités marocaines reposant sur des profils pédagogiques (et non de recherche) est devenu caduque et cette approche de recrutement doit être revue.

5- Notre niveau de recherche et de développement est souvent critiqué. Selon vous, cette pandémie de Covid-19 peut-elle servir de catalyseur?

Effectivement notre système de recherche et de développement actuel est contre-productif et souvent critiqué. Mais il faut rappeler que la nouvelle politique de recherche à travers sa structuration dans les universités ne date que d’une quinzaine d’années. On a accusé beaucoup de retard et il est temps de réagir, limiter les dégâts et réduire ce fossé technologique et industriel qui nous séparent des pays industrialisés. La pandémie de Covid-19 nous a montré deux choses :

  • On est malheureusement très dépendants de l’extérieur pour des choses aussi banales que des masques ou des testsPCR.
  • L’humanité a su toujours se surpasser lorsqu’elle est au pied du mur. L’enthousiasme encourageant des marocains (secteurs académiques et socio-économiques) qui ont doublé d’effort en peu de temps pour mettre en place soit des respirateurs artificiels, des masques pour de les marchés marocain et extérieur.

Cette pandémie devrait donc être comme un catalyseur pour changer d’approche et ne compter que sur nos propres moyens et compétences pour faire face à tous les défiset challenges. Nous devons conjuguer nos compétences, savoir travailler en groupe et respecter l’éthique et la déontologie de la Recherche. Plusieurs opportunités de financement de la recherche sont actuellement disponibles, tel que le récent appel à Projets de Recherche et Développement Multithématique 2020 lancé par UM6P en concertation par le Ministère et le CNRST. Il faudrait juste affronter les défis technologiques et scientifique en formant des consortiums efficients et proposer des projets de recherche en relation avec les priorités nationales en matière de R&D et répondant aux défis de l’industrie marocaine.

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