LAURENT CHABRIER, Directeur de la BERD pour le Maroc

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Selon Laurent Chabrier, directeur de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) au Maroc, le décollage du secteur des énergies renouvelables ne peut se faire sans qu’il ait les conditions régulatoires et législatives nécessaires à l’émergence automatique et simple des PMEs.

Industrie du Maroc : Aujourd’hui, le Maroc a adopté une politique tournée vers le développement des énergies renouvelables à travers le lancement de gros projets. Maintenant que peut-on faire, selon vous, afin de permettre le décollage du secteur avec l’émergence d’un large tissu de PME ? 

Laurent Chabrier : À partir du moment où vous faites émerger le potentiel pour autant de projets renouvelables avec l’idée de voir se développer une multitude d’acteurs, l’absence de régulateur indépendant va devenir de plus en plus criante. Aujourd’hui, je pense que le système fonctionne bien parce que l’ONEE est présente sur toutes les opérations. Mais dès qu’on va vouloir multiplier les intervenants, surtout s’agissant de petits producteurs incarnés par des PMES, il sera plus qu’essentiel de créer un régulateur indépendant. Un autre point important concerne la multiplication des opérateurs en énergies renouvelables – c’est-à-dire producteurs – qui ne peut se faire sans qu’on se pose cette question critique : Quel rôle devra avoir ou non l’ONEE en tant qu’acheteur d’énergie et n’y a-t-il donc pas un besoin de créer une plateforme d’intermédiation qui permettra de mettre en relation fournisseurs et acheteurs d’électricité, et ainsi couvrir une partie des risques comme celui de défaut de paiement de la contrepartie, de non distribution de l’énergie produite etc. ? Au-delà de la mise en place d’un régulateur qui veillera à un équilibre correct entre les différents intervenants, l’urgence est là. Je sais qu’il y a actuellement beaucoup de réflexions sur le sujet. Je sais aussi qu’il y a une prise de conscience au sein de ministère de l’énergie, mais une réponse à cette question doit impérativement être réglée maintenant si on veut voir émerger d’ici un avenir proche un tissu de PME œuvrant dans le domaine des énergies propres.

Pourquoi est-ce urgent ?

Parce que c’est vrai que l’énergie renouvelable est vertueuse, mais elle est parfois chère. Elle est vertueuse, mais elle a aussi un grand défaut qui réside dans son imprédictibilité. C’est une production qui varie énormément en fonction du jour et des saisons. L’ONEE, le régulateur ou une autre entité devront étudier et mettre en place des sources alternatives d’énergie adaptées afin qu’elles soient opérationnelles au cas où il y ait un souci avec le climat qui empêcherait ou perturberait la production d’énergie verte. Qui sera en charge de la mise en œuvre et l’entretien de cette capacité ? Est-ce que c’est l’ONEE ? Comment va-t-on rémunérer une capacité qui finalement ne devrait que être peu sollicitée ? Les gens doivent y être préparés. Il faudra aussi préparer les mentalités. Il y a donc un grand tra- vail pour préparer cette émergence avec un régulateur indépendant dans le sens où il devra être dirigé par une personne qui rassure les partis comme étant quelqu’un qui maitrise les dossiers, qui connait les enjeux et qui peut se faire une sorte de juge sur les affaires qui vont se multiplier de façon exponentielle. Imaginez au minimum cent entreprises qui vont commencer à produire, on peut dire que ce régulateur aura du pain sur la planche dans la mesure où on ne pourrait pas soumettre les litiges aux tribunaux qui n’ont pas l’expertise en la matière.

Comment de manière concrète peut-on y parvenir ?

Il y a aujourd’hui une question importante qui faut résoudre : Jusqu’à quand doit-on se reposer sur l’ONEE comme point central de l’achat ? Si vous voulez multiplier les initiatives, il faut permettre au secteur privé – en particulier les PMEs – de mener des petites actions discrètes auprès des parties concernées avec des besoins précis. Donc mettre tout dans les mains d’une agence, comme MASEN, c’est une bonne chose lorsqu’il s’agit de 100 MW, mais le modelé est-il adapté pour le développement de petites capacités de 2 MW ou par fois moins. C’est une question de taille, une affaire de priorité… Bref il vaut mieux bâtir des conditions régulatoires et législatives qui vous permettent l’émergence automatique et simple de telles initiatives. En 2013, lorsqu’il y a eu une crise de gaz en Jordanie, le pays s’est aussitôt retrouvé avec un besoin énorme en électricité alternative. On a démarré avec les autorités locales de rien pour structurer intelligemment l’émergence d’acteurs privés. Ils ont commencé par définir combien d’énergie pouvait être injecté à chaque endroit du réseau électrique. Chaque point géographique s’est ainsi vu attribuer un montant de MW maximum qu’il peut absorber. Les Jordaniens ont ensuite fait des appels d’offres sur la base de paramètres précis (MW, technologie utilisées…) afin de sélectionner les moins offrants. Cette méthode a facilité l’émergence automatique de PME évoluant dans le domaine des énergies renouvelables.

Pensez-vous que ce genre d’approche est réalisable au Maroc ?

Je pense ce qui est un danger au Maroc c’est de rendre l’émergence de toutes les initiatives celles de l’État alors qu’elles peuvent être aujourd’hui totalement ou au moins largement assurées par le privé. Du coup, on risque de se retrouver avec un grand nombre d’acteurs publics divers et variés qui vont s’opposer sur de nombreux points sans parvenir à un accord ou une décision alors qu’il serait peut-être mieux d’étudier quelles sont les conditions minimales nécessaires pour qu’un développeur d’énergie propre puisse produire ? Pour qui va-t-il produire ? Le tout en limitant, à mon avis, au maximum l’implication de l’État afin d’éviter les retards. Ce n’est pas utile d’impliquer l’État sauf si on identifie clairement ce qu’on veut. On peut par exemple dire que l’ONEE rachètera tout… Dans ce cas, il faudra définir le tarif. Si on se limite à ces conditions, ça sera beaucoup plus simple.

Quel type de projet peut-on développer en matière d’énergies renouvelables ?

Aujourd’hui, le Maroc a fourni les efforts considérables en termes d’émergence de gros projets en utilisant l’ensemble des moyens de manière opportune et intelligente. De gros projets très bien structurés ont été livrés en temps et en heure. Maintenant, il faut reconnaitre que ces projets n’ont pas permis encore l’émergence de PMES dans le domaine. Pourquoi ? Pour participer avec quelques chances de succès à un appel d’offres qui vaut des milliards, ce n’est pas facile. Ou encore, on peut être le sous-traitant, du sous-traitant… Là aussi on est loin du développement d’un tissu d’entreprises. Aujourd’hui, le terrain est cependant propice pour l’émergence de PME. Car on voit des sociétés qui sont intéressées par les énergies renouvelables comme c’est le cas de Maghreb Industries qui avec un emprunt de la BERD s’est lancé dans la construction et l’exploitation d’une usine à Casablanca, dont la consommation électrique sera en partie assurée par une centrale solaire de 1,4 mégawatt. On est ici dans une initiative modeste qui répond à un besoin spécifique d’une entreprise. C’est aussi et surtout une initiative innovante dans le sens où elle anticipe une chose inévitable qui est l’augmentation du coût de l’énergie. Il s’agit là d’une démarche noble et un peu visionnaire car d’ici quelques temps dans les pays développés on verra sur tel ou tel produit son apport en bilan carbone. S’il est élevé, le produit ne pourra même plus être à terme exporté. En termes développement de petites unités au Maroc, on voit bien que les potentialités sont énormes. En gros, on peut dire que le contexte est positif.

Que peut-on entreprendre ?

Maintenant ce qu’il faudrait c’est donc de permettre l’émergence de l’ensemble de ces initiatives de promoteurs de petites entités avec des choix qui pourraient être fait par eux en autoproduction. Si c’est à l’intérieur le site, il n’y a pas de souci. Mais hors-site, c’est un peu délicat dans le contexte actuel avec l’ONEE ou les délégataires de la distribution de l’électricité qui freinent l’utilisation de leur réseau dont la mise à niveau leur incombe et dont l’exploitation sera, il est vrai, perturbée par cette production intermittente. Si ce n’est pas en schéma autoproduction alors il faut savoir quel type de contrat de vente ? Quel juge sera le régulateur ? Si ce n’est pas en « B to B » c.à.d. de privé à privé, qui devra racheter la production ? Ces variables ne sont pas très compliquées à être fixées.

Quelles sont aujourd’hui les filières qu’on peut développer en matière d’énergie propre ?

Il s’agit d’une question un peu difficile. Là, le Maroc pourrait s’inspirer de ce qui s’est passé ailleurs afin de ne pas reproduire les erreurs des autres. Car, l’enjeu c’est de miser sur les filières avec une forte plus-value. Il faut surtout tenir compte de ce qu’on peut produire ici et pour quel marché. Il est d’ailleurs inconcevable de vouloir concurrencer par exemple les Chinois. Il faut surtout éviter de faire comme ce qui s’est passé en Allemagne ou encore en France ; c’est-à-dire en créant des coups d’accordéon par tel ou tel décret-loi du genre « on rachète l’électricité si ceci ou si cela ». Un jour tout le monde s’équipe en panneaux solaires et le lendemain, personne n’en veut… Alors tous les installateurs se retrouvent démunis ou au contraire avec trop de surcharge. Il faudra être réaliste dont ce qu’on peut mettre réellement au Maroc et permettre une sorte de montée en charge raisonnable et de continuité. Et les activités qui peuvent émerger facilement et sans risque c’est tout ce qui tourne autour d’installation de panneaux, de l’adaptation de cette énergie aux différentes industries ou encore l’entretien du matériel nécessaire à la production des énergies renouvelables.

Qu’en est-il de la biomasse ?

Je pense que la biomasse représente un potentiel énorme. Mais au Maroc comme hélas dans de nombreux pays, c’est une affaire culturelle puisque les déchets, on ne les voit pas et personne n’en veut. Il faut que la notion de déchet soit valorisée. Qu’on ait une filière identifiée et qui fonctionne. À partir de là, on peut structurer les applications pour produire de la biomasse. Nous on l’a fait avec un projet de Lesieur qui brule les noyaux d’olive dans une chaudière biomasse. On voit bien que c’est presque une initiative de l’industriel. Et là encore beaucoup reste à faire.

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