À l’heure où la souveraineté industrielle et énergétique s’impose comme un enjeu majeur pour le Maroc, l’IRESEN se positionne comme un catalyseur incontournable de la transition nationale. En mobilisant ses plateformes de recherche de pointe, ses projets pilotes ambitieux et ses synergies avec l’université et le secteur privé, l’Institut vise à hisser le Royaume au rang d’exportateur de solutions technologiques et de savoir-faire « made in Morocco ». Dans cet entretien, Samir Rachidi, Directeur Général de l’IRESEN, dévoile les leviers concrets qui permettront au Maroc de bâtir une industrie plus compétitive, innovante et durable.
Quel rôle l’IRESEN joue-t-il aujourd’hui dans la consolidation de la souveraineté énergétique et industrielle du Maroc ?
Depuis notre création en 2021, IRESEN accompagne la Stratégie Energétique Nationale à travers la Recherche et le Développement. Nous jouons un rôle de facilitateur entre l’Université, le monde industriel et le secteur privé. Avec le soutien de nos partenaires stratégiques et historiques notamment l’OCP et l’UM6P, nous mettons à disposition des plateformes de R&D (e.g Green Energy Park, Green & Smart Building Park, Green H2A) et des appels à projets orientés marché, pour que les idées se transforment en produits et procédés « made in Morocco ». C’est cette interface qui consolide la souveraineté : moins d’importations de technologies clés, plus d’actifs industriels locaux et de compétences nationales.
Comment vos programmes de recherche contribuent-ils à une industrie locale compétitive (solaire, éolien, hydrogène vert) ?
Nos programmes sont conçus « from lab to fab » : qualification de systèmes, sous-systèmes, prototypage, essais en conditions réelles et accompagnement à la pré-industrialisation. À travers nos 18 appels à projets nationaux, bilatéraux et multilatéraux nous accompagnons des consortia universités-entreprises pour le développement des innovations pointues dans les différents domaines liés au secteur énergétique adapté au contexte Marocain et Africain. Tandis que nos plateformes de recherche réduisent le coût et le temps d’accès aux équipements de pointe pour les PME marocaines.
Résultat : une filière locale qui apprend vite et livre des solutions compétitives.
Hydrogène vert : quelles perspectives réelles pour l’autonomie énergétique et les débouchés industriels ?
Le Maroc a un avantage structurel : ressources solaires et éoliennes compétitives, positionnement géographique stratégique liant plusieurs continents, et une « Offre Maroc » qui cadre l’investissement privé. Notre vision est claire : d’abord produire des molécules vertes (ammoniac, méthanol, e-fuels), puis exporter les dérivés verts à haute valeur ajoutée. Côté coûts, nos simulations de cas d’études ont montré que le Maroc peut se positionner parmi les producteurs les plus compétitifs à l’échelle internationale, à mesure que les CAPEX baissent et que les usines s’installent.
Concrètement, et avec nos partenaires, nous sommes en train de structurer et de déployer notre « Offre R&D et Innovations » pour l’écosystème Hydrogène au Maroc — une offre qui ne se limite plus aux études, mais qui s’incarne déjà dans des plateformes, des pilotes, des démonstrateurs, et dans le renforcement des compétences.
Parmi ces initiatives : la plateforme Green H2A (Green Hydrogen to Applications), fruit d’un accord entre l’IRESEN, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et le Groupe OCP avec le soutien de la KfW, qui bénéficie d’un financement d’environ 13,5 millions d’euros pour sa mise en place.
L’un des premiers projets sur Green H2A est un pilote préindustriel de production d’ammoniac vert (4 tonnes par jour), appuyé par une unité d’électrolyse de 4 MW (répartie en 2 MW PEM et 2 MW alcalin). La plateforme, qui s’étendra sur une superficie initiale de 5 hectares au cœur du site industriel de Jorf Lasfar, comportera des laboratoires « indoor », des bureaux de chercheurs, et plusieurs démonstrateurs et pilotes extérieurs (« outdoor ») à venir.
Par ailleurs, sur le front du Power-to-Liquid (PtL), nous avançons l’idée d’installer une unité pilote pour la production du e-méthanol. Ce pilote sera un signal concret pour les investisseurs, pour la formation d’experts, et pour la montée en compétence industrielle.
Ce qui fait toute la différence, c’est que ce ne sont pas des promesses : la plateforme Green H2A devrait démarrer à partir du premier trimestre de 2026 pour recevoir ses premiers pilotes à échelle pré industrielle, pour tester les électrolyseurs, pour identifier les défis technologiques dans notre contexte local, et pour assurer un suivi de la maturité de chaque technologie.
Quelle place pour l’innovation technologique (stockage, digitalisation, mobilité électrique, matériaux) dans la stratégie de souveraineté ?
Centrale. Stockage pour sécuriser le système et lisser les coûts, digitalisation pour optimiser la production et la maintenance, mobilité électrique pour décarboner la demande, matériaux pour maîtriser les briques critiques. Nos plateformes et notre banque de projets servent de bancs d’essai à ces technologies ; l’ambition est simple : localiser des morceaux entiers de la chaîne de valeur, des cellules de batteries aux systèmes BMS, des logiciels d’optimisation aux composants de conversion.
Collaborations avec universités et startups : quel apport pour une souveraineté industrielle durable ?
Le duo laboratoire–startup constitue l’un des leviers les plus puissants d’accélération de l’innovation.
À travers nos appels à projets, et en partenariat étroit avec les universités et le secteur privé, nous co-encadrons des thèses orientées vers le transfert technologique. Sur nos plateformes, de nouvelles startups émergent déjà — telles que iSmart, GEP Services, LISOL —Nos laboratoires s’ouvrent ainsi pour accompagner le passage du TRL 4-5 vers le TRL 7-8, en transformant les prototypes en solutions prêtes pour le marché.
C’est de cette manière que nous faisons émerger de véritables champions technologiques locaux, capables non seulement de répondre aux besoins du marché national, mais aussi de rayonner à l’échelle africaine. Mais cette dynamique de création de valeur à travers l’innovation ne peut pleinement s’exprimer que si ces startups disposent d’un environnement propice : un accès facilité au financement, des dispositifs fiscaux adaptés, et plus largement un écosystème aligné sur leurs besoins réels.
Principales réussites de l’IRESEN en transfert technologique et valorisation industrielle au Maroc
- Infrastructures de rang mondial (GEP, GSBP, GH2A) : mutualisation d’équipements lourds au service des industriels, des startups et des projets collaboratifs, avec l’émergence d’acteurs innovants tels que iSmart, LISOL, GEP Services ou encore Atlas Solaire.
- Programmes et partenariats UE–Afrique (LEAP-RE, SE) : constitution d’un pipeline d’innovations finançables et bancables, favorisant le passage de la recherche aux solutions industrielles.
- Hydrogène/Power-to-X : feuille de route publique depuis 2021, plateforme de recherche dédiée à l’Hydrogène vert et ses applications, réseaux de compétences, études à fort impact (socioéconomiques, environnementales, focus sur le CO2), coopération régionale et international, et appels à projets H₂ en partenariat international.
Dans un contexte de compétition internationale, quels leviers pour faire du Maroc un exportateur de technologies et de savoir-faire ?
- Financement de l’innovation en premier lieu : Revaloriser la part de la R&D et de l’Innovation dans les dépenses et investissements des partenaires publiques et privés afin de lancer les premières usines, créer des start ups, tester/certifier les solutions et former les talents — c’est le carburant qui transforme nos idées en produits exportables et rassure les investisseurs.
- Encourager le secteur privé à sous-traiter localement sa R&D et industrialiser les briques technologiques critiques (électrolyseurs : balance of plant, systèmes de puissance ; stockage : packs et BMS ; solaire/éolien : convertisseurs, logiciels, O&M avancée).
- Multiplier les démonstrateurs soutenus par des mécanismes de financement innovants (H₂, e-fuels, flexibilité réseau) pour dé-risquer l’investissement privé et créer des références exportables.
- Alliances stratégiques avec centres académiques et agences de financement internationaux pour monter en gamme technologique et ouvrir les marchés.
- Normalisation & certification locales via nos plateformes d’essais, pour écourter le time-to-market des entreprises marocaines.
- Capital humain : un levier essentiel, à travers la mise en place de programmes de formation continue visant à aligner les compétences industrielles sur les standards internationaux.
Notre boussole, c’est l’impact : chaque dirham investi en R&D&I doit se traduire en création de valeurs des capacités humaines et matériels susceptibles de permettre à l’industrie de gagner en points de compétitivité pour le Royaume. La transition n’est pas un slogan : c’est une économie réelle qu’on construit, brique par brique, au service de la souveraineté énergétique et des exportations de savoir-faire marocain.
propos recueillis par Rachid Mahmoudi








